Cosette #4 : crise de la quarantaine (seum, Rubik’s cube et parodontie)
Je ne vais pas très bien en ce moment… enfin, j’alterne les moments de grosse bonne humeur et de déprime très lacrymale.
Je chiale, des grosses larmes chaudes qui sortent toutes seules, parfois en public. J’aime pas, vraiment pas, comment je suis encore censée faire croire que je suis une guerrière que rien n’atteint et qui peut tout surmonter làààààà ? Et puis ça arrive sur des trucs un peu spécifiques quand même. C’est de ça que je voulais vous parler. J’ai l’impression d’être en deuil en ce moment.
Jvais pas faire de mystères pendant mille ans : ça a beaucoup à voir avec l’âge que je commence à avoir, et à l’état dans lequel est ma vie à ce stade d’icelle.
J'fais une crise existentielle, celle de la quarantaine, concept dont on a essayé de nous faire croire qu’il s’affalait sans crier gare sur les hommes en mal de sex appeal qui s’ennuient dans leur travail. Besoin de nouveauté, besoin de changer de vie, de voiture, de femme, et de retrouver ses 20 ans (eh oui car avoir 40 ans c’est avoir 2 fois 20 ans, quelle lecture ingénieusement symbolique ohlala). Thérèse Hargot (antiféministe catholique notoire qui s'est spécialisé sur la question au lieu de s'abstenir) par exemple, qualifie cette crise de milieu de la vie de « crise d’adolescence avec une carte bleue ».
Bullshit. C’est des conneries tout ça. Y a deux choses : premièrement vous avez peur de mourir. Deuxièmement, vous ne rêvez pas d’avoir 20 ans. Vous rêvez d’en avoir 8.
Ok, je m’explique, mais avant je vais faire un très grand détour et vous raconter pourquoi j’ai passé une heure à pleurer dans le siège de ma dentiste lundi dernier.
POURQUOI J’AI PASSÉ UNE HEURE À PLEURER DANS LE SIÈGE DE MA DENTISTE LUNDI DERNIER
Tout a commencé il y a quelques semaines : le 23 mars, j’arrêtais définitivement la nicotine pour me mettre au Rubik’s Cube, décision dont j’ai documenté la mise en œuvre sur Masto.
Si vous voulez apprendre à résoudre un Rubik's Cube, vous devriez le faire avec Florence Porcell, sur sa chaine Youtube !
Les premiers jours ont été un peu difficiles, on va pas se mentir, avec des micros absences slash paniques et des nuits hachées menues. Et puis c’est passé. Je venais de mettre fin à une habitude de vie extrêmement structurante, puisque j’avais fumé sans interruption depuis mes 14 ans. J’avais un peu peur de découvrir ce qui se trouverait de l’autre côté : comment mon cerveau gère la vie sans toxique / psychotrope / stimulant ?
En fait... j’ai triché.
Nan, j’ai pas fumé, pas utilisé de patches, ni de gommes à mâcher : j’ai grignoté.
Il me fallait des trucs dans la bouche, déjà, ce que le Rubik’s Cube ne pouvait pas m’apporter, à moins de le détourner sérieusement de son usage. Et puis il me fallait… du plaisir ? Du contentement ? Des récompenses.
Alors je me suis mise à m’acheter des sucreries dans le distributeur de la cafeteria du boulot, tous les jours. Je peux très précisément le quantifier : 2 barres chocolatées (genre Kinder Bueno et Snickers) par jour (une le matin, une l’après-midi), 4 jours par semaine, pendant 3 semaines. Vous visualisez ? ça fait 24 barres chocolatées.
Eh bien je n’ai jamais rien vécu d’aussi délétère pour ma santé en un laps de temps aussi court. Jveux dire… même FUMER m’a fait moins de mal en 25 ans, ok ?
J’ai commencé à avoir un peu mal aux dents. Aux incisives d’abord. Puis un peu à droite, aux molaires du haut. Et puis un jour, j’ai mangé une pomme. Bien juteuse, bien sucrée.
J’ai dû quitter le boulot en urgence pour trouver de quoi calmer la rage de dents qui m’enflammait TOUTE la gueule. Bon, là, je l’avais déjà un peu mauvaise, voyez, parce que ma dernière visite chez la dentiste remontait à tout juste… un mois, pour la visite de contrôle, et que justement, ça avait été la TOUTE PREMIÈRE FOIS DE MA VIE que je sortais d’une visite de contrôle avec une tape sur le cul et « revenez l’an prochain », sans travaux à faire sur mes chicots. Joie. On avait même discuté, elle et moi, des méfaits de la vape et je lui avais dit « la prochaine fois qu’on se verra j’aurais arrêté de vaper ».
Et j’avais pas menti.
Bon, du coup c’était une autre remplaçante que j’ai vu cette fois, une remplaçante de remplaçante, mais quand lundi dernier je suis arrivée en disant que j’avais mal aux dents et que je devais avoir des caries, la dame a dit mais vous sortez de chez nous ?! en vérifiant mon dossier. Oui j’ai dit, et là j’explique : la nicotine, le sucre (je n’évoque pas le Rubik’s Cube, pas pertinent). Ok, elle jette un œil.
Et d’abord elle voit R. Que dalle. Nada. Pas de carie.
J’insiste, j’ai mal j'vous assure, c’est juste insupportable, par pitié arrachez tout s’il le faut.
Ah ah elle fait et elle décide de passer toute ma bouche à la radio.
Et c’est le drame.
En fait si, j’ai des caries, mais elles se voyaient pas parce qu'elles se cachent sous des soins. Voyez, ici, ici et là, il faut tout enlever et tout refaire.
Et ça là, vous voyez, sous cette couronne ? c’est une infection. C’est elle qui vous fait mal, la dent n’a pas dû être complètement dévitalisée. Il faut retirer la couronne, le pivot, reprendre le soin et refaire une couronne. Il y en a peut-être une ici aussi, sous cette autre couronne, mais si ça ne vous fait pas mal, on peut la laisser tranquille.
Et ça là, vous voyez cette petite boursouflure à la base de ces dents-là, là, et là ? C’est un début de parodontite. Il faut faire un surfaçage.
Pendant qu’elle parle, je commence à chiffrer dans ma tête et je me liquéfie. Je sais très bien combien coûte une couronne, ce sera ma sixième hein. « Surfaçage », j’aime pas ce nom, ça sent le truc sur devis ça (renseignement pris c’est même PAS DU TOUT remboursé par la sécu ah ah ouin).
Je suis à temps partiel depuis le mois de septembre, on en chie mois après mois, j’essaie de délimiter le danger en posant des questions sur les coûts, la nature des traitements et leurs alternatives et pendant ce temps, elle fait des trucs, je fais pas gaffe.
Là elle dit bon, j’y vais et me plante une aiguille dans la gencive.
Instantanément, j’ai le cœur qui pète, je me raidis et j’ouvre les vannes. Je chiale ma race.
J’avais même pas compris qu’elle commençait les soins, encore moins avec une anesthésie. Bien sûr, elle remarque ma tronche : ça va madame ?
Non Jeannine, ça c’est la tête que je fais quand ça va pas. Je lui demande de s’arrêter deux secondes, histoire de me reprendre. Mais impossible. J’ai eu tellement mal (et elle devra insister deux fois, dans les gencives et dans le palais, bon dieu que c’est douloureux cette merde), et j’ai tellement honte aussi, que je continue de souffrir et de pleurer à grosses gouttes, en silence, pendant qu’elle fait sauter deux plombages, creuse les caries qui se cachaient dessous et pose de nouveaux composites. J’en bouffe des ronds de chapeaux, toute crispée dans ce foutu fauteuil, des larmes plein les oreilles, vous n’avez pas idée, pendant toute l’heure que ça a pris. J’avais JAMAIS ressenti autant d’émotions chez une dentiste, hein.
On a posé une série de rendez-vous, puis j’ai attendu loooooongtemps qu’elle me sorte les premiers devis, puis j’ai payé, 176 fucking euros, toujours en chialant abondamment.
J’ai pas fait 3 pas dehors que je reçois un appel de la secrétaire de ma médecine traitante : elle a reçu les résultats de mon dernier frottis, il faut qu’elle me parle.
Ah ah mais oui, allez, j’avais besoin de bonnes nouvelles, allons-y. Écoutez, elle a justement de la place pour une visio dans les 2 heures qui suivent, zou. Moi je sais ce qu’il a mon frottis, depuis le temps je sais reconnaitre une activité virale « à surveiller » hein, mais je me dis que peut-être, y a quelque chose que j’ai pas compris et que ce quelque chose est fatalement mauvais parce que c’est bien la première fois qu’elle se mêle de mes frottis. J’avais d’ailleurs les résultats depuis une bonne semaine, accompagnés d’un courrier de mon gynéco me demandant de prendre rdv au plus vite pour la colpo de rigueur. Rendez-vous que je m’empresse de prendre dans la foulée, tant que j’y suis. Mazette, quelle chance, il a JUSTEMENT un désistement cet après-midi, venez donc à 15h.
Voilà voilà.
Donc après avoir pleuré chez la dentiste, j’ai aussi pleuré en visio devant ma médecine, puis les pieds à l’étrier, pendant que mon gynéco, tout piteux et me répétant au moins 10 fois que vraiment, on peut décaler le rendez-vous, me découpe des petits bouts d’utérus pour voir si le crabe n’y a pas refait son nid (oui, ça fait mal).
C’était vraiment pas une bonne journée, hein.
Après ça, j’ai encore beaucoup pleuré, toute la soirée.
Le lendemain, je suis allée travailler avec une gueule de tampon encreur, tu sais, toute rouge, humide, marquée et boursoufflée, en baissant les yeux.
J’ai acheté des antibiotiques, des brossettes, du bain de bouche et du fil dentaire et j’ai ajouté ce seum à tous les autres de ces derniers mois.
L’INSOUTENABLE IMPOSSIBILITÉ DU CERCLE (ou l’art du seum)
Ouais, parce qu’en fait non, ça n’a pas commencé il y a quelques semaines, c’est pas vrai. Ça fait des mois, en réalité, que la lune de miel avec ma santé mentale est terminée. Bon, pas grand-chose à voir avec l’état dépressif dans lequel j’ai vécu la moitié de ma vie non plus, mais je sens bien que l’assurance, l’énergie, la force qui ont caractérisé les années qui ont suivi mon hospitalisation, il y a 7 ans ce sont un peu émoussés. En fait, tout se passe comme si ma toute nouvelle lucidité, ces nouveaux yeux que j’arrive enfin à porter sur mon monde, avait progressivement, ces 7 dernières années, consisté à solder mes emmerdes, puis à me rendre compte que j’étais arrivée pas du tout là où je le voulais. Mais alors… pas du tout.
Bon, pour faire le point sur la notion de Crise de la quarantaine, je recommande cette petite vidéo de L'Histoire Nous le Dira, qui contient les bonnes refs (notamment féministes : Gail Sheehy , Susanne Schmidt , Susan Sontag ...) : D’où vient la crise du milieu de vie ? L’Histoire derrière le mythe
Jugez plutôt.
Il y a 7 ans, j’ai rétabli ma situation financière en parvenant à retourner à plein temps au boulot. J’avais enfin les épaules et la lucidité pour donner à mon travail la juste quantité d’énergie et de temps pour le rendre vivable ET être efficace. Je me disais quel pied, je pourrais continuer 1000 ans comme ça et là PAF, j’ai commencé à me faire chier, mais chieeeeeeer, j’avais plus du tout envie d’être là. J’ai posé ma démission, elle a été refusée et à la place on m’a proposé un parcours de reclassement, où l’on me trimballe depuis 3 ans de postes de secrétariat en stage comme formatrice. Ça aura surtout eu le mérite de me faire comprendre que je veux quitter l’Éducation Nationale de toute mon âme. Moi ce que je veux, c’est être bibliothécaire et écrire des livres, mais purée, ça veut dire prendre une année de formation, passer des concours et chercher des postes qui n’existent pas ici, alors que je viens de prendre un temps partiel pour m’occuper de ma fille multi traumatisée et suicidaire. J'vois pas de solution, mais que des problèmes. Et vous méprenez pas, je sais exactement quoi penser des cercles d’impossibilité comme celui-là, hein : quand on a 36 excuses pour pas faire un truc souvent ça veut dire qu'il n'y en a qu'une : la peur de changer, de troquer une souffrance connue devenue quasi confortable par la force de l'habitude, pour un inconnu peut-être désirable mais inconnu quoi ! On en parle plus loin.
Autre exemple : quand j’ai rétabli ma situation financière il y a 7 ans, j’ai pu arrêter de rouler dans une poubelle qui me lâchait dans les pires moments (et faire tout un tas de trucs qu’on peut faire avec de l’argent, genre, tiens c’est amusant, soigner ses dents, mais disons que le propos, là, c’est la voiture), et j’ai pu me lancer dans le leasing, qui consiste à changer de voiture neuve tous les 3 ans… vous me jugez ? Moi aussi. Parce qu’aujourd’hui, j’ai plus du tout envie de cette bagnole, elle me sort par les yeux et je n'en ai plus vraiment besoin vu que je vis en ville maintenant, mais pas de chance, j’ai signé pour encore 2 ans, pour un montant franchement incompatible avec le temps partiel que je me suis autorisée à avoir pour améliorer mon confort de vie. Oui, j’en suis là : utiliser une voiture et pas les transports en commun, parce que je la paie cette voiture.
Allez un dernier pour la route : il y a 7 ans (vous commencez à comprendre, c’est bon ?), je suis donc retournée au travail et j’ai trouvé ça… presque facile. Faut comprendre qu’avant, soit je ne pouvais pas du tout travailler, soit j’y allais en pleurant de panique, donc je venais de loin. Là, j’y arrivais. Je rentrais chez moi fatiguée bien sûr et je n’avais plus de vie sociale parce que j’avais besoin de remplir mes batteries sur mes jours de repos, mais même à ce stade-là, j’avais pas encore compris… C’était évident que si jusque-là je n’y étais pas arrivé, c’était parce que je pesais 33 kilos et que j’étais profondément dépressive. Maintenant j’ai soigné l’anorexie, j’ai soigné la dépression, ça devrait aller non ? Bon, ok, y a ma fille qui ne va pas bien, ça joue sur mon énergie quand même, je vais demander un temps partiel je me dis. Et c’est en creusant cette idée que je me suis rendue compte, que c’était peut-être moi qui avais besoin de ce temps partiel, j'veux dire évidemment que c’est à moi de le prendre, mais au moins autant pour pouvoir soigner ma fille que pour prendre soin de moi. Et c’est en en faisant la demande que mon assistante sociale sûre m’a fait comprendre qu’une RQTH ce serait peut-être tout indiqué. Et c’est en remplissant ce dossier de RQTH avec l’assistante sociale, l’infirmière de prévention et ma médecine traitante qu’il a été évoqué que peut-être je pourrais envisager un parcours de diag – peut-être hein – de l’autisme.
Ah ben, ça expliquerait bien des choses, c’est sûr. Et même ça expliquerait des choses depuis vachement longtemps. Ohlala.
LOURDE EST LA PELLE QUI ENTERRE L’ENFANT QUE VOUS AVEZ ÉTÉ
On en vient enfin à la crise de la quarantaine et l’enfant de 8 ans.
Je scrollais Youtube, j’étais presque à la fin je pense et là, y a un short en IA dégueulasse qui se lance et qui dit un truc du style : « Il y a 2 personnes au monde qui doivent être fières de vous. C’est pas vos parents, c’est pas vos amants, c’est même pas vos enfants. C’est votre vous de 8 ans et votre vous de 80 ans ».
Jte jure, j’ai bien cru que j’allais brûler internet ce jour-là (c’était hier) (et à la place tu devines ce que j’ai fait) (j’ai pleuré).
Voilà. Le seum il est là, très exactement là. Mon moi de 8 ans, j'ai enterré tous ses rêves et mon moi de 80 ans n’a plus de dents.
Parlons de cet enfant d'abord. J'aime bien cette limite de 8 ans, parce que pour moi ça correspond encore à un âge heureux, lumineux. Bien sûr je ne savais pas trop ce que je ferais plus tard - journaliste, avocate, clown, mais certainement pas proffe et étrangement dans ma tête "écrivaine" ce n'était pas un métier, mais un état. C'était une évidence absolue. J'écrivais, j'écrirais, je serais donc écrivaine. J'étais une enfant vraiment heureuse. J'ai certainement manqué d'affection parentale mais mon besoin de solitude, lui, était comblé. Je marchais dans ma tête. Paradoxalement, j'étais aussi très sociale. J'avais plein d'amies avec qui je passais beaucoup de temps. Je passais mes journées à lire et à dessiner, seule, et aussi à inventer des mondes avec mes copines. J'étais très autonome, émotionnellement et physiquement. Ma mère était la personne qui m'achetait des vêtements, préparait des repas, m'amenait à la danse, mais je vivais essentiellement sans elle. Elle pourvoyait très sérieusement à nos besoins, il n'a manqué que l'amour. Mon père c'est même pas un sujet : il n'était pas là, et quand il était là je le voyais comme quelqu'un d'essentiellement fâché, susceptible, pénible. J'étais une petite enfant sauvage, très consciente d'exister. Le monde était plutôt concret et rien ne m'effrayait.
À 11 ans, tout ça s'est effondré et je n'ai plus été vraiment heureuse pendant 24 ans. Quand j'ai partagé ce thread sur Masto, j'ai reçu des commentaires qui témoignaient en quelques sortes d'un chemin inverse : pour certain·es d'entre vous, le monde s'est ouvert après 8 ans. Et ça parait logique en vrai, probablement que c'est comme ça que devrait marcher l'enfance, je ne sais pas, mais pour moi le monde s'est fermé. Ma mère m'a pas donné beaucoup d'amour mais elle m'a donné énormément de liberté. C'est le monde qui a trahi, ensuite. J'ai passé 24 ans à me conformer à ce monde dégoûtant.
Arte propose sa vision de cette crise dans sa série Unhappy : La crise de la quarantaine : le milieu de la vie .
Dans ma tentative désespérée d’avoir une vie normale je comprends que c’était pas du tout la vie que je voulais en fait. J’ai un seum qu’on pourrait résumer par : « j’ai raté ma vie ». J’ai perdu un temps de dingue, du pognon, de l’énergie, ma santé, je suis littéralement passé à côté de moi toutes ces années et je m’en rends compte aujourd’hui, à la veille de mes 42 balais. Ce qui fait mal là, et l’origine des nombreuses plaintes larmoyantes que je m’apprête encore à formuler, tient largement d’un poids insupportable sur mon épaule droite, le poids du manche en bois dur de la pelle à enterrer les rêves, celle qui fossoie la tombe, depuis des années et des années, de mon enfant intérieur.
Parce que lui, il savait. Enfin, tu sais, quand on devient grand, on se plait à penser que l'enfant que nous avons été avait raison, qu'il savait tout. Il était beau, il était gai, il avait tout compris. On essaie alors de convoquer cet "enfant intérieur" pour recontacter ces lumières qu'il portait sur le monde. René Barbier le décrivait ainsi en 1999 :
C'est un enfant qui prend le jour pour en faire sa cabane de feuillage. Il arrive à l'horizon de la mémoire sans aucun bruit sans aucune page. Il n'a rien à nous dire. Il est la Présence même. Il éclate de tous les rires de la terre. C'est un enfant pareil à la mer et pourtant c'est un enfant soleil. Il fait chanter toutes les colombes. Il adoucit les serpents du rouge vif. Il boit la rage et donne le rêve. Un jour nous le rencontrerons. Entre deux portes coquille de l'instant. Il arrêtera notre visage. Il prolongera notre regard dans la surprise du torrent. Nous prendrons le temps du partage. C'est un enfant qui arrondit l'espoir pour le faire rouler et bleuir le monde. Il est la femme et il est l'homme entrelacés. Hélice de toute vie. Avec lui nous devenons plus humains. Avec lui fulgurante l'existence est royauté.
Source
Alors, je trouve cette idéalisation de l'enfance un peu abusée, surtout quand on sait combien, dans le fond, les adultes détestent les enfants, mais je comprends, en même temps, cette nostalgie pour ce temps où l'on n'avait pas encore totalement appréhendé l'horreur du monde et où, par conséquent, on formulait des vœux et des espoirs pour soi-même avec la plus grandes des candeurs, sans frictions, sans peurs, sans inhibitions. Cette enfant, indéniablement, voulait quelque chose que je n'ose plus vouloir aujourd'hui. À bien bien y repenser, était-ce si irréaliste ?
Elle savait ce qu’il voulait faire de cette vie, avec qui, dans quelles conditions. Elle savait déjà qu’elle tirait son bonheur de la solitude et des livres, de l’écriture et des marches en forêt, de la présence de quelques amies avec qui rire beaucoup. Elle n'avait pas d'autres ambitions que le calme de sa maison et l'agitation de son esprit. Et moi, j’ai fait quoi ?
Rien de tout ça. Le contraire même : j'ai cessé de lire et j'ai couru partout, en m'installant auprès de personnes qui m'ont fracassée.
Bon, on peut rapidement évoquer les raisons pour lesquelles je me suis trahie, ça sort pas de nulle part non plus. D’ailleurs la réflexion partait de là : dans le fond, je chiale pas seulement sur ce sentiment d’échec, mais aussi sur celui d’injustice. J'ai pas envie de refaire la liste des trucs dégueu, durs et injustes que j'ai dû vivre, mais je peux vous faire une liste très précise des choses qui me font pleurer ces derniers mois :
- quand je vois des vidéos d’adultes qui aident des enfants, ou même simplement des gens qui s’entraident ;
- quand je pense à la vie que va avoir ma fille avec ses difficultés ;
- quand je fais mes comptes ;
- quand on me fait comprendre (ou que j’en ai l’impression) que je ne suis pas suffisante, d’une manière ou d’une autre alors que l’effort pour performer, pour convenir a été conséquent et a éventuellement exigé que je piétine mes propres valeurs.
En creux, et quelle que soit la liste que je fais, on en vient toujours au fait que dans le fond si je chiale, si j'en chie, c’est parce que ma mère, elle m’aime pas. J'ai certainement été une enfant heureuse à 8 ans d'avoir une mère qui me donnait tous les moyens d'explorer le monde sans vraiment s'y trouver, à 11 ans quand il a fallu me défendre, il n'y avait personne. À 16 ans je subvenais à mes propres besoins. Et que ça a eu tout un tas de conséquences très très graves sur ma trajectoire qui font qu'aujourd'hui je suis pauvre et avec une santé pas ouf. J’ai déjà passé beaucoup trop de temps à pas trouver ça juste, ça n’a pas servi à grand-chose, maintenant je tiens pour sûr que la meilleure façon de se sortir de ce sentiment d’urgence, de danger, d’insatisfaction, d’impuissance, c’est de FAIRE quelque chose. El famoso « pour changer les choses il faut changer quelque chose gnagnagna », si possible avant que la dépression ne te paralyse le cerveau et te coupe les bras.
Bien sûr j’aurais voulu que tout ça n’arrive pas, que l’anorexie et la toxicomanie ne m’abîment jamais les dents et que mes parents me paient les études que j’avais envie de faire sans perdre 20 ans à faire un boulot qui me tue et vivre éternellement, sans plus jamais souffrir.
Ça aurait été v'là chouette, mais ce ne sont juste pas les cartes avec lesquelles je joue, passons à autre chose.
Ohlala dis donc, j’ai bien avancé, fiou, je vous dois combien ?
Cette pelle à enterrer les rêves, elle a beaucoup trop servi si vous voulez mon avis. Il est temps de la ranger, ou de l’utiliser à la neutralisation des obstacles, à proximité d’une forêt et sans témoins.
Qu’est-ce que je peux FAIRE, concrètement, pour réconforter au moins un peu cette petite fille que j’ai été ?
Mais enfin, j'ai pas pour ambition de devenir riche et célèbre, juste de baisser de plusieurs taquets l'intensité de la course de fond à laquelle je participe sans en avoir vraiment envie depuis trop longtemps. Je me souviens, vers 25 ans, je chialais des "je veux juste qu'on me fiche la paix" et oui, c'est ça que je veux. A l’époque, la réponse que je tentais de trouver, c'était l'hypernormalité. Aujourd'hui, je veux retrouver le calme dans lequel j'ai grandi, assise sur la moquette de ma chambre pour lire le dernier livre remonté de la bibliothèque de mes parents. Je suis grande maintenant, je suis toujours bien consciente qu'il faut gagner sa vie et aussi y a plein de trucs que j'ai envie de faire que mon moi de 8 ans n'appréhendait pas et qui valent bien le coup de se fatiguer un peu, mais j'ai vachement moins envie d'être "normale". J'ai davantage envie d'être moi, de respecter et faire respecter mes besoins. J'ai besoin de 2h de temps le matin avant d'aller bosser. J'ai besoin d'avoir du temps et de l'espace silencieux et solitaire. J'ai besoin d'écrire. J'ai besoin que mon boulot ne me laisse pas exsangue chaque soir. J'ai besoin de créer chaque jour, de flâner dans ma tête, de me promener sous les arbres.
Qu'est-ce que je peux FAIRE pour l'obtenir ?
Non non attends ! C’est pas comme ça qu’il faut faire… il faut déjà faire la liste des choses qui sont déjà faites ! Tu verras, c’est vachement meilleur pour le moral.
Alors :
j’ai déjà quitté mon boulot, je suis à 80%, et j’ai une idée de ce que je veux faire ensuite : écrire, me spécialiser dans l’accès à la culture auprès des personnes handicapées, passer le concours des bibliothèques… j’ai même envoyé mon premier manuscrit à des éditeurices ces dernières semaines !... signes que j’ai commencé à prendre la bonne direction pour gagner ma vie d’une manière qui me satisfait davantage ;
j’ai déjà arrêté la drogue et la nicotine, je bois épisodiquement de l’alcool, sans abus et j’ai un suivi médical convenable, psy, frottis, mammos, signes que j’ai level up ma prise en charge physique et mentale ;
j’ai une relation incroyable avec un homme incroyable, signe que j’ai quand même vachement heal côté relation amoureuse.
Merde c’est pas rien. Et franchement tout ça je l’ai fait smooooth, sans crise, sans panique et sans mettre en péril ma famille. Enfin, là c’est un peu chaud mais merde, c’est chaud pour tout le monde je crois ? Le fucking diesel est à 2 fucking balles (nan mais me relancez pas sur le sujet de la bagnole).
Alors, pour la suite… j’avoue que j’ai peur. J’en suis pas au stade où j’arrive à prendre des risques, j’ai beaucoup trop à perdre. On en revient donc au cercle d’impossibilités. Illustration :
Ce que je viens d’apprendre sur mes dents a repoussé aux calendes grecques l’investissement que je me promets de faire depuis deux ans en termes de matos pour développer la chaine (caméra, micro, ordi), ça passe toujours après tout le reste ça. Et y a toujours quelque chose, chaque mois son lot d’impondérables qui deviennent quand même vachement prévisibles j'trouve. Avec cette chaine et peut-être une chaine de stream, j’espérais pouvoir diversifier même un tout p'tit peu mes revenus, avec des mois qui seraient peut-être un peu moins durs que d’autres. Mais là, c’est mort. J’aimerais aussi reprendre la brassée de manuscrits qui dorment dans ma caisse à manuscrits et en faire quelque chose, essayer au moins, mais il faudrait du temps et du temps j’en ai jamais assez. Ou alors il faudrait que je laisse tomber les jeux et la chaine et j’en n’ai pas vraiment envie. Enfin pour cette histoire de diplôme et de concours, ben ça se prépare, il faudrait demander un congé de formation (j’ai déjà passé la date de la campagne de demandes) et pendant un an m’y consacrer entièrement, puis le réussir, ce concours, et enfin, trouver du taf ce qui impliquera probablement de déménager, ce qui me terrifie. Et tout ça nécessiterait beaucoup de temps et d’énergie, qui seraient autant de temps et d’énergie que je ne pourrais pas consacrer à ma fille. Côté diag éventuel d’une neuroatypie, ici faut débourser 500 balles (que je n’ai pas, vous avez compris), et quand je dis « ici », je veux dire « à Lyon » et rien que d’y penser j’ai envie de me mettre en boule et ne plus bouger.
Y a au moins 30 pas que je ne suis pas prête à franchir.
Donc, pour le moment, je pleure. Je supplie mon inner child de me pardonner, et d’être patiente. Je vais attaquer la pelote impossible en choisissant un brin, puis en tirant dessus et petit à petit la dévider. Au boulot on appelle ça le « PPPP » : le Plus Petit Pas Possible, le truc qu’on peut commencer à mettre en place de la manière la plus économique par rapport à notre fonctionnement actuel.
Okok, j’ai donc tout déplié en ce qui concerne ce rapport qui devient soudainement brûlant, à 40 ans, vis-à-vis de l’enfant qu’on a été.
Mais tu te souviens, j’ai parlé d’un autre truc qui nous met légèrement au supplice, à côté de ça.
DYSPHORIE DE L’ÂGE : APAISER MA VIEILLE INTÉRIEURE
Ok, mon moi de 8 ans est en PLS, mais mon moi de 80 ans, il en est où ?
On a compris qu’elle allait surtout manger de la soupe, quoi d’autre ?
Qu’est-ce qu’elle a de différent de moi ? Pourquoi on va chercher si loin le regard que l’on devrait porter sur ses espoirs d’enfants ?
Au final je suis déjà affectée par la déception de mon inner child. Et tant mieux, parce que c’est encore maintenant que je peux rectifier le tir. Donc, est-ce que ce moi vieillarde sert juste à faire l’arbitre final, après cette seconde chance ?
Pas tout à fait, je crois. Là, à 40 ans, je me juge essentiellement en termes de réussite sociale et matérielle, de carrière, d’argent que je gagne ou que je ne gagne pas. Pour la moi de 80 ans, le jugement sera matériel ET moral, parce qu’il y a une donnée qui courbe un peu la perception des choses : la mort.
Question qui pique.
Eliott Jacques, psychanalyste canadien qui a été le premier à théorisé la mid life crisis, fait de la mort la pierre d’angle de ces années climatériques…
Le fait simple dans cette situation est que l’individu arrive au milieu de sa vie. Mais ce qui est simple du point de vue chronologique ne l’est pas du point de vue psychologique. L’individu a fini de grandir et il a commencé de vieillir. Il doit faire face à un ensemble nouveau de conditions extérieures. La première partie de sa vie adulte a été vécue. Il est assis dans sa famille et son métier (à moins que l’adaptation de l’individu ne soit mauvaise) ; ses parents ont vieilli et ses enfants sont au seuil de l’âge adulte. Il faut faire le deuil de la jeunesse et de l’enfance qui sont maintenant passées et terminées. Réaliser la maturité et l’indépendance de l’âge adulte devient la principale tâche psychologique. Le paradoxe est que l’entrée dans la fleur de la vie, dans l’étape de l’accomplissement, marque le début de la fin. La mort en est le terme.
Source
(Il pensait également que les crises de milieu de vie étaient « masquées » chez les femmes à cause de la ménopause, du coup j’ai quand même très fort envie de lui demander s’il est con, ou bien ?)
Et effectivement… Je me souviens nettement avoir eu des angoisses terrifiantes quand j’étais ado lorsque je pensais à l’inévitabilité de ma mort. Un jour je serais plus là nom d’une pipe, et la vie va continuer sans moi. Horrible. Ces pensées angoissantes m’avaient laissée tranquille depuis, pour revenir en force ces derniers mois. La faute à mon corps qui fait des trucs désagréables.
La peau change de texture, elle fait de plis, mes yeux ont toujours l’air fatigués, j’ai mal au dos, aux genoux et bon, vous avez suivi mais je me rapproche un peu plus chaque jour du moment où je vais devoir porter un dentier. Ok mes seins sont magnifiques et ils n’ont jamais été aussi GROS mais bizarrement je vis un peu moins bien l’arrondi légèrement flasque de mon ventre. Alors que dans ma tête, ouais, j’ai toujours, quoi, 25 ans tout au plus… je suis confrontée à la terrible réalité : faire du yoga chaque jour est une question de vie ou de mort de mes articulations. La dernière fois que j’ai essayé de faire une roulade arrière je me suis retrouvée à l’hôpital avec un coup du lapin et quand j’essaie de toucher mes pieds, j’y arrive mais ça tire dans la nuque.
Autres signes qui ne trompent pas : mes parents commencent à parler de ce qu’ils vont léguer à leurs enfants (rien), je n’ai plus de grands-parents vivants et ma fille commencent à me parler d’envie de bébé. Oué, je vieillis, la mort devient un sujet.
80 ans, nom d’un gigolo, c’est encore 40 années de plus par-dessus tout ça. Quelles inconduites physiques me reprocherai-je ? Et en termes moraux, l’équation n’est pas tellement différente : quelles douleurs trainerai-je encore ? Quelles relations j’ai eu avec mon enfant, mes proches, mes ami·es ; le reste du monde ? Et aussi comment je me suis traitée ? Qu’est-ce qui lui reste ? En termes de souffrance physique, comment ça va se passer ? En gros : qu’est-ce que je laisserai derrière moi, qu’est-ce que j’emporterai dans ma tombe ?
Mon inner child est assez raccord avec moi sur le fait que je n’adresse plus la parole à mes parents, mais je parie que mon inner granny n’est pas de cet avis (parce qu'elle aura connu leur mort, notamment). Autre exemple de dissensions qu’il pourrait y avoir entre les deux moi : mon moi de 8 ans avait une approche très bohème sur la question du travail, mais est-ce que mon moi à la retraite aura une retraite ??
Et ainsi de suite. Faut rendre des comptes au passé ET au futur. Et c’est MAINTENANT que ça se joue. Je vois bien qu’il faut quelques décennies à une décision pour être prise, mise en œuvre, vécue puis bilantée, y aura pas 36 000 essais.
Je dis souvent « on a plusieurs vies dans une vie », mais je crois qu’en vrai, « plusieurs » c’est 3 environ, pas beaucoup plus. Et donc j’en suis à la deuxième.
J'ai commencé à écrire cet article il y a 6 semaines et les choses ont déjà évolué depuis. J'ai cessé de pleurer et des décisions se sont prises un peu toutes seules : j'ai notamment mis la chaine en pause, cela faisait 3 ans que j'y partageais 2 vidéos par semaine, mine de rien ça avait un sacré impact sur mon temps. J'adorais ça. J'adore avoir arrêté, aussi. C'est probablement la meilleure décision que j'ai prise. Pas décisive en soi, juste ça me permet de prendre le temps de penser à d'autres choses, de faire d'autres choses. D'avoir d'autres projets et de les construire. Cette chose à FAIRE, c'était peut-être, finalement, une chose à cesser de faire. Je glande aussi, c'est cool. Mon moi de 8 ans me féliciterait de savoir glander.
J'ai attrapé un petit bout de la pelote impossible, et je commence à tirer dessus. Elle devient déjà moins impossible. Le cercle des problèmes devient une ligne de temps qui se projette sur les deux, trois années à venir, j'aime bien. Y a un début d'avenir professionnel qui se dessine. Des envies qui se précisent. C'est reparti pour un tour.
LES LECTEURICES ONT PARTAGÉ
Merci à toustes d’avoir partagé vos propres ressources et témoignages ! Il est toujours temps de le faire, sur le fil Masto ou bien en commentaire de ce post, j’ajouterais votre contribution ici si ça me plait bien !
- Kind Jeridoo m'a présenté son enfant intérieur, celui d'Ursula K. Le Guin dans Ceux qui partent d'Omelas, à lire ici.
- SReyCoyrehourcq m'a fait découvrir l'Abf et la formation qu'ils proposent aux aspirant·es bibliothécaires.
- Petitevieille, enfin, nous propose cette pensée d'Atsemtex :

