Ce qu'écrire veut dire

Meditations on being a Phoenix - Jessica Somers (Source)
Je blogue depuis 2006, ça fait 20 ans ! Le blog est une grosse partie de moi, j’aimerais faire le point sur cette pratique aujourd’hui, pour fêter mon emménagement dans cette toute nouvelle peau de blog. Enfin, quand je parle de pratique, je parle de celle que j’en ai, qui n’est peut-être pas du tout celle que vous avez. Vous faites ça parce que vous aimez être à poil vous ?
En 2006, mon petit coin de toile s’appelait déjà Volubilis. C’est mon premier et le seul pseudo que j’ai utilisé depuis. C’est juste un jeu de mot avec mon prénom.
Pourquoi j’ai commencé à bloguer ?
Vraie question ; c’est le genre d’évidence que je n’ai jamais sérieusement questionnée. Je vais essayer d’y mettre de l’ordre.
Premièrement : parce que c’était possible. Je venais de m’installer avec un gars, dans un coin de campagne paumée. J’étais chez lui. Depuis mes 16 ans je faisais tout ce qui était en mon pouvoir pour ne pas vivre avec ma famille, donc je vivais chez mon mec (ce qui va se reproduire de nombreuses fois jusqu’à mes 30 ans). On a internet, chez Free. C’est pas la première fois que j’ai une connexion internet, mais la première fois que j’ai une connexion stable et illimitée.
Et aussi, j’ai du temps, beaucoup de temps. À partir de mes 16 ans, je vais faire toute ma scolarité, lycée et université, par correspondance. Je passe donc mes journées à la maison. Je n’ai pas de permis, pas vraiment de revenus (des petits boulots qui me rapportent quelques centaines d’euros par mois, tout au black). Je suis donc extrêmement dépendante de mon homme, mes journées se résument à travailler mes cours sur la table de la cuisine et entretenir la maison.
J’ai donc de l’intimité aussi : je suis seule toute la journée, mon mec travaille, lui. En ouvrant internet, j’ouvre une vie parallèle dont il ne saura rien pendant un moment.
Mais surtout : je suis malheureuse comme une pierre. À ce moment-là, je suis dépressive, anorexique et la colonne vertébrale qui me tient encore debout, c’est la colère. Pas de suivi psy (campagne, pas d’argent, pas de voiture, je ne crois même pas avoir de mutuelle ou de truc de ce genre).
Aujourd’hui, je connais bien l’origine de ce malheur qui me sert de peau mais à l’époque, je pleure en me demandant pourquoi. Le couple que je forme avec mon gars de l’époque est une aberration absolue, il n’y a pas plus désassortis que nous deux. Je ne sais pas qui je suis, c’est pour ça.
Ouvrir ce blog a été la première marche vers ma propre identité, mais c’est passé, looooooooonngtemps, par une marche schizophrène où je cachais en ligne, sans vraiment m’en rendre compte, le petit noyau naissant d’identité que j’y faisais éclore, simplement en écrivant.
J’ai ouvert mon premier blog, en 2006, sur Jubiiblog, une extension de Caramail, deux entités aujourd’hui disparues. Mes premiers posts parlaient de recettes de gâteaux au chocolat et des plantations dans mon jardin. J’essayais de faire tenir une forme de normalité : regardez, je fais un jardin et je cuisine des trucs ! Il me faudra 15 ans pour comprendre qu’en réalité je déteste jardiner et cuisiner, puis 5 ans de plus pour finalement cuisiner quotidiennement avec plaisir et remplir mes réseaux de fleurs que je n’ai PAS jardinées – bloguer m’a VRAIMENT appris à vivre, à me connaître.
Mais bref, j’ai 22 ans et je me raconte des histoires : cuisine et jardin, mes premiers posts. Sauf que cette ouverture sur le reste du monde va laisser entrer dans ma vie des tas de choses et inversement je me rends compte que je peux y déverser absolument tout ce que je veux. Je peux parler de choses plus… intimes, si je veux. Je vais me mettre à parler d’un truc aussi fou que le jardin ou la cuisine pour quelqu’un qui n’aime ni l’un ni l’autre : le sexe. C’est fou parce qu’à l’époque, je suis frigide. Je vais parler d’amour, alors qu’il n’y en a pas une once dans mon couple. Je vais essayer d’arracher et de m’octroyer cette normalité à laquelle j’aspire. Je veux manger, je veux vivre, je veux jouir ! C’est fait : en quelques mois, mon blog devient le miroir de mes manques les plus profonds. Franchement, avec le recul, relire ce long cri m’horrifie.
La clé de cette psychanalyse tortueuse, c’est l’écriture. J’ai toujours aimé écrire. Pour moi c’est juste une autre façon de penser. Je vis dans un silence permanent, seule en moi-même, et je ne distingue pas vraiment ces deux activités : écrire et penser. Je lis beaucoup aussi : c’est alors la meilleure façon de me parler.
Voilà donc, pourquoi j’ai commencé à bloguer : parce que c’était possible matériellement (le temps, la connexion, la solitude), parce que c’était un exutoire à ma détresse, et parce que j’avais besoin d’écrire.
Et je suis lue. La machine se met en route : mes psychiatres répondent. La réalité se manifeste. À la normalité artificielle que j’essaie de construire, le monde vient mettre son grain de sel. Je découvre donc : les mecs en chien et les femmes malheureuses dans leur couple. Les premiers parce que je parle de cul, les secondes parce qu’elles se reconnaissent dans cette pseudo-pâtissière cultivatrice de lys royaux mélancolique. Marrant hein ?
J’entame de nombreuses, de très nombreuses correspondances avec des hommes et des femmes mariées. Ce n’est pas si fou, quand on y pense, que les bourreaux et leurs victimes se soient retrouvés là, au même endroit, dans les commentaires de mon blog et ma boite mail. Tristesse et concupiscence. À l’époque, bien entendu, je ne vois ni bourreau ni victime ! Je ne sais même pas ce que c’est le patriarcat. Je n’ai pas la moindre idée, pas la moindre, de la raison pour laquelle hommes et femmes se rendent si malheureux. Je me dis juste, je ne sais pas, qu’on est bizarrement faits ? Qu’on fait de mauvais choix ? Que la vie est injuste ? Que le monde est juste merdique ? Je n’en ai pas la moindre idée, mais ça va venir…
Ma vie amoureuse et sexuelle ne va jamais cessé d’être étroitement liée à ma vie en ligne. Parce que c’est là, sur cette petite fenêtre de monde extérieur que j’ouvre chaque matin après le départ de mon mec, que je rencontre un autre homme, mon futur mari. Ça fait des mois que je parle avec d’autres hommes, je parle de cul, d’amour, toute la journée (pas toute la journée il faut croire puisque je trouve le moyen de passer ma licence en même temps, mais c’est un peu flou dans ma tête, tout ça avec une consommation de cannabis assez délirante), et quand mon mec rentre le soir, on se hurle dessus, je fais tout ce que je peux pour ne pas me faire baiser puis il s’endort devant la télé et j’y retourne. Évidemment que ça allait péter.
Je rencontre donc celui qui s’appellera bientôt Graindorge sur le blog. À lui, je me confie. Vous savez, c’est vraiment étrange (non en fait, mais attendez, je développe) : l’homme avec qui je partageais ma vie à ce moment (celui qui payait ma connexion internet, pas Graindorge donc) savait tout de moi. Il a passé les 10 dernières années de ma vie avec moi, pour la simple et bonne raison que c’était le septième enfant, en quelque sorte, de mes parents. Ouais, je sais, moi aussi je le vois le problème hein.
Bref, le mec SAIT, et pourtant il ne comprend PAS pourquoi je ne peux pas être heureuse avec lui. Je ne sais pas s’il normalisait les violences dont il avait été témoin dans ma famille, ou s’il estimait que ce n’était pas si grave, ou encore s’il pensait qu’en m’apportant une petite vie bien rangée les choses auraient dû se remettre en place dans ma tête, je ne sais pas, mais bordel, la seule chose qu’il voulait, c’était que je sois heureuse, point barre. Démerde-toi, meuf, mais ne me casse pas les couilles avec tes conneries : sois heureuse.
Bah, c’est ce que j’ai essayé de faire du coup : je me suis inscrite sur Meetic et deux mois plus tard, je quittais la maison avec perte et fracas. Parce que Graindorge, lui, m’écoutait. Il compatissait aussi. Il reconnaissait mon mal-être. Et surtout : il me faisait jouir. Il avait dé-cassé mon corps. Il me laissait du temps. Il n’avait pas besoin que la maison soit nickel quand il rentrait le soir. Les repas étaient préparés par sa mère et il vivait loin de tout. On passait des heures à parler et à baiser. C’était une période faste pour le blog : j’écrivais tous les jours. Je me sentais heureuse, c’était une succession de posts quotidiens illuminés de bonheur. Du sexe, beaucoup de sexe. Le blog a alors déménagé plusieurs fois, je quitte Jubiiblog pour Hautetfort, doublé d’une version licencieuse sur Erog. J’écris énormément, je blogue bien sûr mais j’écris aussi des poèmes, des histoires, du porno, je parle beaucoup de féminité sacrée, de trucs New Age, médecine, spiritualité etc. (ça va me passer FORT). Je me qualifie alors d’ « usine à saucisses », parce que ce sont littéralement des centaines de pages que j’écris chaque mois. Le temps s’écoulait merveilleusement, d’autant que derrière moi, je n’avais pas seulement laissé mon mec et ma vie de merde, mais aussi toute ma famille. J’étais détachée de tout ça. Je flottais. J’ai passé et obtenu ma licence, avec mention, puis mon concours de professeure des écoles.
Et là.
Oui.
Ahaha. Quelle idiote, hein ?
Là, je suis tombée enceinte, je me suis mariée, mon mari m’a proposé de découvrir l’échangisme et j’ai commencé à travailler. Que des conséquences parfaitement logiques de tout ce qui précède, je le dis sans ironie. Des choix totalement éclairés, que j’ai faits en toute conscience. Je voulais un enfant de lui et me marier avec lui parce que j’étais follement amoureuse, j’adorais le cul et je passais mon concours pour être enseignante, oui, oui, oui et re-oui. Je ne voyais pas ce qui pouvait mal se passer, très honnêtement.
Pourtant, ça a été IMMEDIAT : cette vie que je désirais pour être une vie « normale », à laquelle tout le monde aspirait dans mon esprit, s’est révélée être un enfer. Erreur de casting, ce qui est forcément ce qui se passe quand on ne sait pas qui on est parce qu’on a passé sa vie à simplement réagir, survivre, subir et supporter.
Les tensions ont été instantanées, brutales, déchirantes. Nous sommes en 2008 : naissance de ma fille et prise de poste. Je suis mère de famille et je travaille 70 heures par semaines, je suis devenue la pute et la bonniche, mais aussi la seule à faire rentrer de l’argent. Les tupperwares de ma belle-mère et le bordel autorisé ont fait long feu, ils ne suffisent plus à faire tourner une famille de 3 personnes. Sur le blog, les posts se raréfient, et le ton change : je questionne sérieusement mon identité de femme dans ce monde dis donc. Les chiens désertent le blog (ils n’aiment pas se faire taper dessus), et bizarrement les femmes mélancoliques aussi. En 2012, je suis aux urgences et dans les 7 années qui vont suivre, je ne serais plus capable de travailler que quelques mois par an, et encore, pas tous les ans. En 2014, je divorce, décision assortie d’un nouveau déménagement pour le blog, doublé d’une purge de tous les posts que je ne voulais plus voir refléter ma nouvelle vie. Les 6 dernières années m’ont roulé dessus, je ne comprends pas ce qui m’est arrivé. Je suis pauvre, seule, complètement à l’ouest, malade et j’ai, dans les faits, perdu la garde de ma fille. J’ai honte de moi. Je n’ai plus rien à en dire. Je n’écris plus, ou alors en évitant tout les sujets qui pourraient me mettre le nez dans ma merde.
La reconstruction a été longue. J’ai remis les choses à leur place. Sur le blog, ça n’a pas été l’objet de posts quotidiens, mais plutôt d’articles de fond qui paraissaient quelques fois par an, sur l’amour libre, sur le consentement, sur le rôle du silence dans nos vies, le féminisme. J’y ai détaillé une tentative ratée d’histoire d’amour (Johnny Boy), puis mon hospitalisation, série d’articles incomplète que je n’ai jamais réussi à terminer.
Le calme est revenu. 30 ans après l’inceste, les violences physiques et sexuelles, la dépendance affective et matérielle, la toxicomanie, j’ai, plus ou moins, soldé mes emmerdes et je sais, maintenant, qui je suis, ce que je veux et ce que je ne veux pas dans ma vie. Il y a des tas de choses dont je voudrais parler, je compense un peu sur Masto, mais à nouveau le temps me manque.
Les Cosettes, les mini-ateliers d’écriture. Un « j’ai lu, vu, entendu, joué » que j’aimerais mettre en place pour 2026. La chaine Youtube vivote parce que je manque de thunes pour réaliser les 2 ou 3 projets qui me tiennent à cœur : y a toujours une couronne à poser dans ma bouche avant de pouvoir acheter un ordi qui tienne la route, ou un psy à payer, ou des pneus à changer. Oui, j’aimerais écrire plus. Mais il y a des choses plus importantes, aussi. J’aime bien ma vie en ce moment. Elle n’est pas toujours facile, mais au moins, celle-là me convient.
Ce qu’écrire veut dire
Écrire. Oui, mais pourquoi spécifiquement bloguer ? Je veux dire… j’ai écrit et je pourrais encore écrire aujourd’hui autre chose que des posts de blog, non ?
Il parait qu’on écrit toujours que sur soi. C’est juste très vrai pour moi. Il y a deux choses que j’aime dans l’acte d’écriture : partager de la connaissance et me foutre à poil.
Partager de la connaissance : c’est mon noyau extérieur, je suis en réalité un petit moine copiste. Férue de pédagogie, je n’ai jamais assez compris et je n’ai jamais assez fait comprendre. Passion de la synthèse et en même temps, passion de l’exhaustivité, comprendre un truc n’a pas d’intérêt si je ne peux pas partager ce que j’ai découvert. J’ai vécu mon blog comme un dialogue encyclopédique de mes intérêts spécifiques.
Me foutre à poil. Au premier et au second degré, au propre comme au figuré.
Me foutre à poil au sens propre : même frigide et traumatisée, j’ai toujours aimé vivre dans la simplicité de mon corps. Je suis amie avec lui, c’est même le meilleur. J’ai appris la pudeur, elle m’est, de base, étrangère. Vivre nue serait, si c’était possible, ma façon préférée de vivre. Dès les premières heures du blog, j’ai immédiatement diffusé des photos de moi nue. Alors bien sûr, il fallait anonymiser, et aussi je voulais que ça reste « tout public », donc je pixelisais, saturais, éclaircissais, je nimbais tout ça de halos flous et hop. Par contre, hors posts publics, je ne pense pas pouvoir compter le nombre de personnes à qui j’ai envoyé des photos de mes boobs. Ou de ma chatte. Ou de mes pieds. Et gratos !
Passer mes textes et mes photos en -18 ou sous CW reste un truc qui me gratte encore aujourd’hui. La vérité, c’est que je ne supporte pas, mais alors vraiment pas, la censure du corps et du sexe. Je sais qu’elle existe. Je sais que tout le monde ne veut pas voir surgir du corps nu, du sexe, du poil, du sperme, dans son quotidien. Et j’essaie de respecter ça. Mais ça me saoule, voilà. Parce que, pourquoi, sinon de mauvaises raisons ? Ça me pose beaucoup de questions bien sûr : qu’est-ce qui distingue mes photos de boobs d’une dick-pic non sollicitée, dans le fond ? Beaucoup de choses selon moi et ça mériterais sûrement tout un post mais disons simplement que je trace une ligne assez droite et directe entre la mainmise sur le corps des femmes par le patriarcat, leur viol, leur exploitation, le mépris qu’elle se bouffe partout depuis trop longtemps et le tabou corpo-sexuel.
Le sexe devrait être beau, aussi beau que l’amour. Ce qu’ils en ont fait, je me torche avec. Les raisons pour lesquelles je modère mes ardeurs, ce n’est pas seulement pour convenir aux usages de la bienséance qui autorisent ou non mes publications (tant qu’à faire, je préfère qu’elles soient publiées mes ardeurs), c’est surtout pour épargner aux victimes de la violence sexuelle des réminiscences douloureuses. Ça, je peux le comprendre, tout en espérant de tout mon cœur qu’advienne un jour où ce ne sera plus nécessaire. Alors parfois, je fais comme si ce jour était advenu – et je me fais taper sur les doigts.
Me foutre à poil, au sens figuré : eh bien, tout pareil. Parler de moi, de mon vécu, me parait important, et pas seulement pour moi. C’est indéniable que ça m’a aidée. Mais je garde aussi à l’esprit que ce que tu écris aujourd’hui comme témoignage de ton combat est un manuel de survie pour quelqu’un d’autre. Lire d’autres femmes m’a probablement aussi bien été utile que de partager mon parcours.
Et puis, surtout, surtout, il y a la lutte contre le silence. Les violences sexuelles, l’inceste, les violences conjugales ne peuvent être que dans l’impunité. Le silence est leur condition d’existence. Tant que tu te tais, ça peut continuer. Tant que tout le monde peut dire : « je ne sais pas, je ne savais pas, mais comment donc, ohlala, j’en tombe des nues » et autres variations sur le thème de « je n’aurais jamais cru qu’il puisse faire une chose pareille », tant que le bourreau sera assuré que tout le monde regarde très fort ailleurs, il pourra taper et violer. Y a pas de monstres : il y a des milliards d’agresseurs. C’est la marche normale du monde. À chaque récit de femme battue, de personne trans torturée, d’enfant violé, on se rapproche juste de la réalité, on n’entre pas dans une autre dimension bordel de dieu. On vit dans un monde religieux, patriarcalisé, colonisé par la violence. Peut-être que le confort de nos vies d’occidentaux nous l’a fait perdre de vue, je ne sais pas ? Je suis une femme blanche, les petites misères que j’ai vécues vous touchent peut-être, mais ce serait bien de tourner ses oreilles dans toutes les directions. On va parler, même si vous n’écoutez pas.
Là aussi, ça m’a valu des soucis. Tu te souviens de la dernière Cosette, sur Masto (pas la dernière sur le blog du coup, je ne l’ai pas mise en ligne (pas encore) (jme tâte)) ? Dans cette Cosette, je n’ai pas parlé que de moi, mais d’autres personnes, victimes de violence, dont la trajectoire a croisé la mienne lors d’une journée particulièrement difficile que j’ai vécue il y a quelques mois. Ça a fait du grabuge, et mis à mort ma relation avec Machérie, parce que ces personnes auraient dû être « maitre de leur propre récit », en bref : je n’aurais pas dû en parler. Je suis incapable de m’en excuser, ça me fout le cerveau en feu. Alors, peut-être que je ne devrais parler que de moi, mais c’est possible ça ? J’interagis avec des gens, il ne me serait jamais rien arrivé de fâcheux autrement, forcément que je parle d’autres personnes. J’anonymise mais vous vous en doutez : pour les personnes qui me connaissent bien, l’anonymat ne fonctionne pas, hein. On dit qu’un écrivain dans une famille, c’est une malédiction. Là où vous lisez, peut-être, un récit courageux d’atrocités intimes, ma famille, mes ami·es, voient quelque chose de très gênant, qui, éventuellement, peuvent les remettre en cause, les accuser, les désigner, ou leur donner un rôle qu’ils n’apprécient pas. J’en ai fait mon affaire, en choisissant d’assumer. Mon blog n’est pas caché, et la plupart de mes proches en connaissent l’existence, et choisissent de ne pas le lire. Pour ce qui est de connaissances plus lointaines, type amis d’amis ou collègues, je m’en contrefous puissance un milliard : il n’y a RIEN de ce que j’écris qui puisse me faire honte. Pour ce qui est de mes amoureux, depuis Graindorge, ils ont toujours eu la possibilité de lire les textes qui pouvaient les concerner avant publications, s’ils le souhaitaient. D’ailleurs, je n’ai jamais vraiment eu de réclamations de ce côté-là. J’invente pas. Bien sûr, mon ressenti, mon vécu est forcément subjectif, mais il a toujours été assez proche de la sincérité pour que l’autre en accepte l’existence.
Et puis, je tape pas gratos. Le blog n’a jamais été un lieu où je crachais sur mes proches dans leur dos. Je me suis toujours soumise à l’exigence de ne rien écrire qui ne pourrait pas être dit, les yeux dans les yeux. Sauf que… parfois… je l’ai écrit, et jamais dit.
Un exemple : mon daron. Il hurlerait, probablement, que je puisse écrire de lui qu’il est violent et alcoolique. C’est pourtant, factuellement, la vérité. Fut une époque, je le lui disais : « t’es un immense connard, alcoolique et violent ! ». Depuis, je m’y prends autrement avec lui, parce que ça ne sert à rien, de le lui répéter. C’est-à-dire que ce qui est sur le blog ne reflète pas nécessairement la relation que j’ai avec les personnes dont je parle.
Autre exemple : dans ma dernière Cosette, quand j’ai traité de « sombres merdes » les personnes qui ont enfoui dans le silence les horreurs dont ils étaient pourtant les témoins, je savais que Machérie faisait partie de ces témoins, mais intellectuellement, je l’ai sortie de l’équation (et de l’insulte, donc), parce que ce n’était pas à elle que je faisais ce reproche, pour des tas de raisons. Mais elle, elle n’a pas eu cette lecture. La tolérance que j’ai eue pour son acte, elle ne l’a pas eue pour elle-même, je crois. Aujourd’hui, elle ne m’adresse plus la parole.
Bref, c’est juste deux des multiples exemples de merdouilles qu’il peut y avoir à parler de soi – et des autres, de manière publique. L’expérience qu’on aura de chaque instant passé sera toujours, et désespérément, subjective et centrée sur soi, excluant de facto le vécu de l’autre, malgré toutes les précautions qu’on peut prendre pour lui épargner cette violence. Je le savais, pourtant, que les injures c’est le pire mode d’expression de mon ressenti... mais j’ai écrit cette Cosette complètement épuisée, dépassée, à chaud le jour-même, ce que je ne fais jamais, jamais, jamais, d’habitude. Normalement, je ponds longuement mes textes, même mes Cosettes, en les travaillant des heures et des jours, en sourçant, en nuançant, en apportant des explications, des détails importants. Je les mûris tellement longtemps, que j’ai tout un cimetière dans mes archives de textes jamais mis en ligne, périmés avant d’avoir été publiés. Je ne vis pas la potentialité du regard de l’autre sur mon écriture comme source de censure, bien au contraire, c’est plutôt l’occasion d’enrichir mon texte (donc ma pensée) de plus d’humanité, de bienveillance, de me décentrer. Ok Volu, tu as vécu ça, mais elle, lui, comment elle l’a vécu selon toi ? Comment elle vivrait de lire ta propre expérience ? J’écris toujours comme si n’importe qui pouvait me lire, y compris ma mère, mon père, mon chéri, mes collègues. Écrire sur moi a surtout été une occasion, répétée, de ne pas penser qu’à moi.
Il aura suffi d’une fois pour perdre Machérie, un des seuls êtres humains sur cette foutue planète qui me comprenait, que j’aimais et qui m’était cher.
Bloguer a aussi été une merveilleuse façon de me sentir valide, légitime. Mine de rien quand tu commences à raconter ta vie en estimant que ça peut être intéressant pour quelqu’un d’autre, ça témoigne déjà d’une forme de confiance, non ? J’irais même plus loin : je pense que ça a été une étape nécessaire dans mon identité de victime, puis pour la dépasser. Le jour où j’ai dit : « je vais en parler au monde entier » a été le premier jour de ma guérison – même si ça a pris 25 ans.
J’ai écrit, ressassé, à l’infini, sur tous les tons. Aujourd’hui, c’est plié. Quand on me demande comment je fais pour parler si facilement de sujets aussi durs, c’est parce que je le fais depuis 25 ans. Ça me fait le même effet que me servir mon café le matin : un mardi, quoi.
J’ai transformé mon histoire en récit. Certes, ça a figé des souvenirs en scènes au statut de mythe dans mon esprit, mais j’ai donné du sens à tout ça, et dieu sait si nous touchons là aux racines d’un trauma : il s’est passé quelque chose qui n’a pas de sens, l’esprit ne peut pas le traiter, encombré, parasité à jamais par des souvenirs bouffis d’irréel. Je ne prétends pas avoir trouvé LE sens à tout ça, mais j’en ai trouvé un, avec lequel mon esprit est en paix. Vous vous demandez peut-être comment on peut trouver « un sens à l’inceste » ou « une raison au viol ». Je comprendrais que ça vous cringe très fort, et pourtant il y en a un de sens, il y en a une de raison. Je m’explique.
J’ai déterré, avec une patience qui me fascine encore aujourd’hui, et qui m’a demandé de tenir bon pendant 25 ans alors que je souffrais comme une chienne, à deux doigts de me coller une balle dans la tête (c’est une image : je projetais plutôt de boire de la javel), mon récit, celui de mon frère incestueux, celui de ma mère malade, celui de mon père alcoolique, celui de mon mari violeur, pour constater, très simplement, que nous étions tous des humains qui marchaient dans le noir, et simplement ça, de comprendre que leurs erreurs avaient croisé mon chemin et engendré les miennes, dans une succession de causes et de conséquences franchement pathétiques dont nous devrions tous nous absoudre, ça m’a apaisée. C’était pas ma faute ce qui m’est arrivé. Ça a eu des conséquences sur ma vie et pour autant, j’étais quand même responsable de tout ce que j’ai fait après, tout comme je les tenais responsables de tout ce qu’ils m’avaient fait après avoir vécu leurs propres traumas. Je sais pas si vous voyez ? J’ai repossédé ma vie grâce à la reconstitution de ces multiples récits. Il est là le sens. Tout le monde a une histoire, qui n’excuse rien, mais qui explique un peu. Certains sont des petites merdes sans avoir vraiment vécu de trucs super merdiques, mais ça a tout de même une origine. En l’occurrence, tout le monde vit dans ce monde patriarcalisé et colonisé par la violence. C’est pour ça que mon père me tapait dessus. C’est pour ça que mon frère m’a touchée. C’est pour ça que mon mari m’a violée.
Voilà. Bloguer, c’est existentiel. Quand je dis que c’est une grosse partie de ma vie, c’est pas juste pour parler du temps que ça m’a pris ou de l’énergie que j’y ai passée, c’est aussi pour dire à quel point ça a façonné mon expérience sensible, sociale, mentale, psychologique. Ça a construit ma pensée dans un marasme douloureux, bruyant et informe. J’ai fait la connaissance de centaines de gens, jusqu’au Tout Petit Chéri, aujourd’hui mon Amoureux, j’ai appréhendé des tas d’idées, j’ai lu des textes, croisé des penseurs et des penseuses, appris tant et tant de choses. Cela fait longtemps que ce n’est plus un exercice quotidien de partage de petits moments de vie, mais une mise en ordre solide, éprouvée de ce qui fait que je suis moi, que je pense ce que je pense et que je fais ce que je fais.
C'est existentiel, à ce point qu'à chaque changements majeurs dans ma vie, j'ai changé de blog, d'adresse, de décor, jusqu'au contenu qui était reconfiguré à travers des purges drastiques. Une mue. C'est assez étrange à faire d'ailleurs, inconfortable, de garder avec moi, d'emmener dans ce nouveau chez-moi certains morceaux de ma vie (la naissance de ma fille par exemple), et de décider d'en sacrifier d'autres (ma vie quotidienne avec son père). Je réécris mon histoire, je choisis qui je suis. Je le vis parfois comme un défaut d'honnêteté, une entorse à la réalité. Je n'ai pas de réponse à cette question, tout ce que je sais c'est qu'à chaque fois que j'ai tourné une page de cette façon, je ne l'ai pas regretté. Je ne suis véritablement plus cette personne.
Alors, oui, pour 2026 j’aimerais « bloguer plus », mais je sais dans le fond que ce sera comme d’habitude : je vais y partager quelques lectures, un ou deux projets un peu cool, et puis pendant 6 mois, je vais maturer un truc, complètement prise par le boulot et les aléas de la vie, puis me redire, allez, une fois par mois je fais « ça » et comme je vais rater un mois, ou deux, ou cinq, je vais me dire à quoi bon maintenant, tu as tout foiré ahah, pondre un truc génial sur un sujet captivant qui n’a rien à voir et hop, on sera en 2027, où, bien entendu, je vais encore, et toujours, avoir envie de bloguer.
Alors, à bientôt.