Volubilis

28 x plus tard

Or donc, hier j’ai entamé un marathon des « 28 ». J’ai amorcé ma réflexion sur Masto en y partageant quelques considérations, mais ici, on va creuser un peu plus.


28 jours plus tard - 28 semaines plus tard - 28 ans plus tard - 28 ans plus tard : le temple des morts


28 jours plus tard - Danny Boyle (2002)

28 JOURS

Cette entrée en matière m’a surtout filé un coup de vieux : le truc a déjà 24 ans d’âge, Cillian Murphy est jeune (il s’agit de ses quasi-débuts au cinéma, embauché parce qu’Ewan McGregor et Ryan Gosling avaient piscine) et le film est presque entièrement tourné avec une petite caméra numérique… Le résultat pique les yeux de nous autres, habitants de l’année 2026. L’idée, c’était de n’avoir à gérer que du matériel léger avec un minimum de préparation (on vide pas Picadilly Circus pendant des plombes non plus, hein, il s’agissait donc d’être légers et rapides) et d’obtenir un effet documentaire.

Et c’est bien l’esthétique qui m’a plu.

La forme est saisissante : distordue, altérée par des jeux d’écrans, de vitres, de mouvements de convection, de pluie et de plongées aux angles de vue improbables, le monde est méconnaissable et les gens sont illisibles. On se croirait dans un clip d’Eurythmics non ? D’ailleurs le son est de la partie, l’ambiance musicale se mêlant aux bruitages pour rendre hyper-présents chaque danger, chaque coup, chaque course.

Oui, parce qu’ils courent les cons ! Tout va très vite : quelques secondes suffisent pour qu’un pauvre bougre pas particulièrement porté sur le sport se transforme en sprinter infatigable et hyper-motivé pour TUER. Oubliez les apocalypses où le monde n’en finit plus de mourir, même après la plus brutale des catastrophes, ici en quelques semaines c’est finito, même les zombies sont morts faute de quoi se mettre sous la dent. Enfin, quand je dis fin du monde… Disons que pour cette fois la fin du monde oublie les US pour se concentrer sur la Grande-Bretagne.

Ce qui frappe le plus dans cette fin de monde, c’est l’absence de résilience de notre société capitaliste : sans commerce et sans chaine de production, nos protagonistes sont condamnés à se nourrir de sucre en pillant des distributeurs et de trucs en boites. Vous sentez cette odeur de scorbut ? L’argent n’a plus la moindre valeur et il devient vite clair que tout ce qu’on a produit jusque-là est déjà en cours de pourrissement. De ce côté, le film fait le pari du réalisme et du what if ?

Formellement, tout est neuf pour moi. À l’exception de quelques scènes urbaines désertées par toute vie, j’ai l’impression de n’avoir jamais vu ce que je viens de voir. J’ai vu des films de zombies, j’ai vu des films de fin du monde, mais aucun comme celui-là. Celui-ci regarde d’un œil entièrement neuf cette menace dévorante, en jouant avec les sons, les ombres et l’instabilité de la caméra. On a l’impression que rien n’arrête ces monstres-là, habitués que l’on est à considérer la moindre petite porte ou barricade comme bien suffisantes pour endiguer ces marées de mous du bulbe (la scène des caddies !!).

Voilà pour la forme, qui m’a fait forte impression.

Pour ce qui est du fond… meh. Le pitch : Jim (Cillian Murphy) se réveille – visiblement d’un coma - la bite à l’air dans un lit d’hôpital (y aura un truc avec les bites dans cette saga, à l'exception du second opus... bites everywhere), pour découvrir Londres complètement déserte. Son exploration lui fait comprendre qu’une terrible catastrophe s’est produite, que des millions de gens sont morts… mais que certains courent encore ! Il est sauvé in extremis de sa première rencontre avec les contaminés par un duo de rescapéEs et commence une longue diète à base de Pepsi et de Maltesers. Leur objectif : rallier une base militaire qui a annoncé sur les ondes détenir sécurité et solution à l’épidémie.

Là, tout de suite, ça a l’air moins neuf et pour cause : Boyle et Garland venaient d’ajouter, après Romero, un étage au concept de post-apo zombie. Du coup, j’imagine que ça a un peu moins d’impact de le regarder en 2026. Il porte le défaut de beaucoup de films du genre après lui : l’apocalypse est très belle, l’histoire qu’on nous raconte un peu moins... je veux dire, ça ressemble beaucoup à la pré-apo quoi. D’ailleurs Selena, l’une des survivantes (Naomie Harris) s’irrite elle-même en l’évoquant : « Quoi, tu vas tomber amoureux et on va baiser ?? »

La VF est catastrophique, ce qui ne m’a pas aidée à trouver les relations entre les personnages autrement que grossières et mal branlées. J’ai eu du mal à trouver de la délicatesse dans l’intimité de nos protagonistes et vraiment cette histoire d’amour m’a laissée de marbre. Aussi, c’est ptêt parce que ce sont des anglais (ils sont pas comme nous, vous comprenez) que la raison d’être de certaines de leurs actions ou de leurs propos m’échappent totalement (ou un montage trop serré, au choix).

Mais c’est le sort réservé à Selena et Jim qui m’a vraiment saoulée. Tandis que Jim/Murphy se transforme lentement de naïf pétochard en tueur cynique plus dangereux qu’un zombie, la jeune Selena/Harris est progressivement dépouillée de toute agentivité. Violente, hirsute et déterminée lorsqu’on la rencontre, elle termine littéralement sous benzo. Tout idem pour le second personnage féminin rencontré en chemin. Il faut dire qu’aucune femme ne sait se défendre dès qu’il s’agit de violences sexuelles, vous comprenez. Parce qu’un homme en chien, c’est pire qu’un zombie. Il n’y a donc qu’un homme pour les sortir de là.

Les motivations des antagonistes finaux sont douteuses (violer des femmes pour garder l’espoir, un truc dans le genre) et la nécessité de lui coller une robe de bal pour que ça fonctionne me laisse dubitative (en vérité c’est un trope : le méchant force la fille (le plus souvent une fille « garçon manqué ») à porter une robe comme préambule au viol (ou le remplace, c’est juste pour montrer que le méchant fait ce qu’il veut de la femme) ; vous l’avez vu dans Les aventuriers de l’archer perdue, la saison 2 de Fallout, le Mortal Kombat de 1995, Le Dr No de James Bond, le Retour du Jedi, l’Aladdin de Disney, Hannibal, etc.). Les derniers mots du héros seront destinés à lui rappeler combien cette robe lui allait bien, ça m’a ter-mi-née.

Bref Boyle et Garland m’ont convaincue sur l’ambiance, le visuel et la cohérence du monde, moins sur l’aspect humain. J’ai bien compris la métaphore de l’homme qui devient un monstre, hein, dès son introduction le film nous susurre cette subtile vérité avec des scènes de violences urbaines bien avant la moindre contamination… : l’être humain est violent, analyse d’une brillante originalité. Bref, quelques situations m’ont attrapée, mais dans l’ensemble, le film n’a pas réussi à me toucher, ni à m’interpeler.


28 semaines plus tard - Juan Carlos Fresnadillo (2007)

28 SEMAINES 3

Ohlala, ce second volet m’a collé la fleeeeemme. Tenez, je vais vous en faire une critique comme lui m’a raconté son histoire : à la va-comme-je-te-pousse.

Le pitch : la contamination a été endiguée, les derniers zombies sont morts de faim, les soldats US ont donc traversé l’Atlantique pour reconstruire ce bout d’Europe meurtrie. Ils ont établi une zone de rassemblement dans Londres pour permettre aux familles dispersées de se retrouver. On y retrouve Donald (Robert Carlyle, pas son meilleur rôle), qui a un peu lâchement abandonné sa femme dans les mâchoires de contaminés, et ses enfants Tammy et Andy. Ce dernier a une particularité physique : les yeux vairons. Et il se pourrait bien que ce soit associé à une résistance au virus…

Au-delà de la scène d’ouverture qui m’a coupé le souffle et les jambes, j’ai oscillé tout au long du film entre deux émotions : celle dite « C’était sûr en fait », et une autre que je qualifierais de « Mais pourquoi ? POURQUOI ??? ».

Visuellement, je crois qu’on a essayé quelque chose mais on sait pas quoi et sans jamais parvenir à proposer sa propre interprétation de ce nouveau monde. C’est sombre froid, un peu trop propre. Militaire. L’émotion esthétique du premier opus n’y est clairement pas.

Pourtant, le budget a triplé, passant de 5 à 15 millions de dollars, histoire d’ajouter des hélicoptères, de la pyrotechnie et le salaire de Jeremy Renner (en vrai il ne devait pas encore coûter bien cher à l’époque, c’était pré-Avengers).

Bon écoutez, c’est le premier abcès que je vais percer : Jeremy Renner. J’y arrive pas, je sais pas pourquoi, je trouve qu’il gâche n’importe quel film dans lequel il se trouve, à l’exception notable de Wake Up Dead Man dans lequel j’ai trouvé sa prestation honorable. Ce mec a un charisme de tiroir de cuisine en formica, il ne me communique rien, même quand il parle j’ai l’impression de ne pas comprendre.

Autre abcès, du coup : la VF, épouvantable, les dialogues, navrants. Il n’y a quasiment pas un moment où unE acteurICE ouvre la bouche où je n’ai pas envie d’ellui demander de la fermer. Les interactions entre les personnages sont d’une indigence folle, de la blague de bidasse atterrante à la supplique de la meuf que personne n’écoute parce qu’elle aussi elle dégage à peu près l’assurance d’une cale-porte.

Le film parvient à nous rendre les membres de la famille de Don, tous individuellement, à la fois inintéressants et antipathiques. Le sentiment que l’on est censé éprouver face aux actes du père n’a pas eu un début de naissance en moi. Pour les autres, les enfants, la mère, le film n’avait pas vraiment envie de nous les faire connaitre, résultat y a pas un seul moment où on les comprend.

Il faut dire que chaque décision prise dans ce film est la mauvaise et la dissonance cognitive est TOTALE. On passe de « Les êtres humains de souche anglaise sont le bien le plus précieux que nous ayons, surtout ce petit garçon là » à « On les flingue, on les brûle, on les descend, tirez sur tout ce qui bouge » tellement vite. Je veux dire, l’armée se met à tirer sur des gens qui sont de manière extrêmement évidente PAS contaminés, mais bon, ce sont les ordres alors… Le film est ainsi truffé de revirements et décisions mal ou pas construites, juste pour additionner des scènes censées être marquantes mais qui y perdent complètement leur souffle. Le film échoue lamentablement au jeu du Show, don’t tell : alors qu’il n’est même pas particulièrement bavard, il en dit trop et n’en montre pas assez.

Par exemple, ces comptes à rebours un peu nuls, à deux reprises dans le film, jamais correctement mis en scène ; ou l’impuissance de l’armée, essentiellement vécue par lae spectateurice à travers les soupirs désabusés du général qui prend les mauvaises décisions (Idris Elba, en galère). Comme celle de sortir le napalm. Du napalm... vraiment, à un moment il va falloir que l’Occident ouvre les yeux et soigne ce trauma : c’est lui le bad guy. Always has been.

En matière de personnage féminin flingué, la cale-porte de tout à l’heure m’a fait hurler plus souvent qu'à son tour… Elle passe son temps à boiter dans les bras de Jeremy Renner (dont le personnage est risible de ridicule du début à la fin) et son inutilité absolue se manifeste puissamment lorsque, seule personne à posséder des lunettes de vision nocturne, elle guide les enfants dans le noir et que lesdits gosses vont buter dans ABSOLUMENT TOUT ce dans quoi on peut buter (genre elle leur crie juste « ATTENTION NON ATTENTION ») et même se perdre tout en étant à 50 cm l’un de l’autre et en hurlant. Dans un couloir de métro. Après quoi elle se retrouve face au patient 0, je rappelle qu’elle porte un flingue à vision nocturne, elle le voit donc elle le pointe vers lui, je rappelle aussi que c’est une gradée, mais pour une raison que personne ne peut expliquer, elle n’utilise son fusil que pour regarder dedans, et donc elle décède. Flemme je vous dis.

J’ai ptêt regardé trop de films de zombies / catastrophe, mais tout était absolument prévisible ET déceptif. Même la scène de l’hélico-hacheur, qui m’a fait rire, je n’y ai pas cru. Personne n’a le moindre instinct de survie là-dedans, on passe donc l’essentiel du temps à s’étonner que les uns et les autres soient encore en vie.

Le film a échoué à susciter en moi d’autres émotions que l’ennui et l’irritation et j’espérais secrètement que le gamin ne s’en sorte pas, pour nous prémunir de la catastrophe que serait son retour dans un opus ultérieur.

Pour le moment, j’ai été exaucée.

Les deux films suivants sont assez récents, je vais tâcher de ne pas vous spoiler.


28 ans plus tard – Danny Boyle (2025)

28 ANS 1

Retour de Boyle et Garland à la manœuvre ! Je me suis dit qu’on allait peut-être revenir à quelque chose de plus conceptuel, avec une approche moins… militaire (ce serait amusant d’ailleurs de faire un comparatif entre les militaires de 28 jours et ceux de 28 semaines non ?).

Je n’ai pas été déçue !

Cet opus m’a impressionnée (au sens propre, il a marqué mon esprit), je pense que je vais être un peu plus verbeuse le concernant. Au fil du visionnage, alors que je recevais le son et la lumière en me laissant faire parce que c’était agréable de me laisser faire et qu’interpréter ET recevoir des fois ça gâche le plaisir de recevoir, y avait une petite voix qui me disait : « C’est le Roi Lion mais pas royaliste, c’est un anti-Roi Lion ». Depuis j’ai creusé et j’en suis encore plus convaincue. Allez, je développe.

D’abord, je vous fais vite fait le pitch de départ : nous suivons Spike (Alfie Williams, impeccable), jeune garçon de 12 ans dont le père Jamie (Aaron Taylor-Johnson) a décrété qu’il était assez grand pour quitter la protection de son île et aller sur le continent (c’est-à-dire la Grande-Bretagne) pour sa première exploration. Le film aborde très exactement les mêmes thèmes que le Disney de 1994, à savoir l’enfance, le passage à l’âge adulte, le rapport au père, la place dans la communauté, les traditions, la notion de territoire… Il les traite, en revanche, de manière très différente, pour ne pas dire antagoniste.

Il y a la figure du père d’abord, glorifiée, déifiée chez Disney, ici rabattue à hauteur d’homme. Il a appris à son fils à chasser, à vivre dans la communauté mais il est insuffisant émotionnellement. Parce qu’inculquer la chasse, la pêche et les traditions, en fait ça suffit pas, voyez ? Son fils finit par comprendre que c’est une façade : son père ment. Il abandonne sa famille, sa femme malade notamment et empêche son fils de vivre dans le réel en tordant la réalité, en dissimulant, en exagérant. Le film prend un malin plaisir à grandir ce père, très compétent pour ce qui est de la survie en terrain hostile, tout en pointant ses manques, sa petitesse et ses mesquineries. Il n’est pas diabolisé, loin de là, il est simplement ramené à sa juste place : ce ne sera pas le maître de la vie de son fils. Le film l’affirme, quand on y repense, assez tôt, lorsque Spike choisit de ne pas emmener avec lui, avant leur première excursion, sa petite figurine de Power Ranger, comme si c’était toute une définition de la masculinité qu’il voulait laisser à la maison, prouveuse et tapageuse.

Tout comme Mufasa exhibe son fils dont il est si fier, Jamie exhibe Spike, copieusement fêté par le village lors de leur retour. Sauf que Spike ne le vit pas bien, et formule à voix haute ce que Simba, lui, trouvait parfaitement normal : « Mais j’ai rien fait ! », et de se rebiffer contre le prestige que son père essaie de lui transmettre. Petit rappel que le système « méritocratique », contrairement à ce que son nom semble vouloir dire, réserve les honneurs à ceux qui ne le méritent pas du tout, puisqu’ils s’héritent. Or, sur cette île semble régner une certaine égalité.

Il y a la communauté, donc. Vous visualisez les scènes de liesse du petit peuple tellement heureux d’être dominé par le bon roi Mufasa ? Le dessin animé de Disney présente une société structurée par la hiérarchie et la loi de la chaine alimentaire qu’il est difficile de représenter, à cause de sa violence, auprès de jeunes enfants, donc allez, on les fait chanter et danser. Dans notre film, nos protagonistes vivent en autarcie sur une île séparée du continent par une bande de terre qui n’émerge de la mer qu’à marée basse, ce qui leur a permis de survivre jusque-là tout en leur permettant de se protéger de l’invasion de contaminés. Le film fait appel à une vision féodale, moyenâgeuse pour décrire leur mode de vie, avec des images de films d’époque et une iconographie religieuse. On s’attend à y trouver un roi, un chef, une armée et une certaine forme de discipline non ? Hop, twist : l’organisation est clairement anarco-communiste. Il n’y a pas de chef mais un petit conseil, dont la porte-parole est une vieille dame. Les biens sont mis en commun et gérés par chacun ; le village, fortifié, est rempli d’outils et d’objets à usage communautaire avec des appels, sur des pancartes, à être raisonnable dans leur utilisation. Il n’y a pas d’électricité, on fabrique et on répare donc tout de manière artisanale. Et pour obtenir le reste… on va sur le continent.

Car il y a le pays ensuite. Il faut comprendre que seules les îles britanniques sont ravagées par la contamination. Ailleurs dans le monde, on se porte bien et le capitalisme va bon train. Le film nous l’explique en quelques mots à son début, mais on le comprend vraiment avec le personnage d’Erik, soldat Suédois (ou norvégien ? Je sais plus) insupportable tombé là par malheur suite au naufrage de son bateau et qui passe l’essentiel de son temps d’écran à se foutre de la gueule de notre héros parce qu’il ne sait pas ce que c’est qu’Instagram et confond botox et allergie aux crustacées… Le continent est en quarantaine : si tu t’y trouves… personne ne viendra te chercher. Lorsque notre jeune Spike quitte son île pour la première fois et pose le pied sur le continent, son père, exactement comme le fait Mufasa, lui montre l’horizon (« Tout ce que la lumière touche… c’est notre royaume » dit le roi lion). L’enfant, alors, s’émerveille de sa beauté et de son étendu. Sauf que… Ce que l’enfant doit comprendre très vite, c’est qu’il y sera comme un corps étranger. Il ne faut pas aller trop loin, ne pas rester trop longtemps : ils n’y sont, clairement, pas chez eux. Repoussé sur ce grumeau de terre pelée au milieu de la mer, l’être humain n’a plus aucune place dans le paysage. Ce n’est PAS son territoire. Parce qu’il y a un nouveau chainon à la chaine alimentaire, qui a tout changé à l’ordre du monde.

Parce qu’il y a l’ennemi aussi ! Ici, vous l’avez compris, le danger c’est l’humain. Pas parce qu’il est mauvais, mais parce qu’il n’a pas eu de chance et qu’il a été contaminé, ou bien parce qu’il a manqué de courage, parce qu’il a peur (ce qui est le cas des autres humains - pas tous). Il serait tentant de penser que les contaminés tiennent ici le rôle des hyènes, voraces et débiles. D’ailleurs, le film fait exister de nouvelles races de zombies, parmi lesquels les « alphas », gros zombies à gros zizis (je vous avais promis des bites, plein de bites). Le traitement réservé à ce nouveau personnage est symptomatique du point de vue porté par Boyle sur l’humanité, en rupture assez franche avec ce qu’il nous avait donné à voir dans 28 jours plus tard. La notion d’alpha, de mâle dominant, est largement battue en brèche par le discours d’Erik (le Suédois-Norvégien) qui l’appelle « le Berserk » et les trouve trop cools comme genre de guerriers nordiques, délire à la fois masculiniste et nationaliste assez typique de l’extrême droite. Ce discours décrédibilise le regard à la fois négatif et admiratif porté sur ces zombies plus intelligents que les autres, ce qui sera largement confirmé par le quatrième film (mais on se le garde pour plus tard). D’ailleurs, établir une identité entre hyènes et zombies ce serait faire une lecture très consensuelle de ces personnages dans Le Roi Lion : leur mise au ban de la société parait, si on y réfléchit un peu, très arbitraire. Qu’est-ce qui les différencie d’autres carnivores comme les lions, dans le fond ? Qu’est-ce qui légitime qu’elles soient refoulées dans des zones stériles du royaume, ce qui les pousse, puisqu’elles sont incapables de se nourrir là, à piller et voler ? Eh bien les zombies, c’est un peu pareil : ils ne sont pas « mauvais » et n’ont pas choisi d’être ce qu’ils sont. En fait, par bien des aspects, le film s’attache à apporter plus d’humanité aux contaminés. Et finalement, ce qui menace davantage le protagoniste, ce qui le met en branle et le fait se battre, ce ne sont pas les zombies, mais bien son père (et d’autres humains). C’est lui qui instille le mensonge dans la tête de Spike, qui le fait douter et le pousse à réagir.

Et la figure du fils, enfin. Je le mets à la fin, et pas à la suite du paragraphe sur le père parce que c’est le nœud de cette histoire : Spike refuse de se définir par rapport à son père… mais veut se définir par son rapport à sa mère (Jodie Comer). C’est elle son moteur, les décisions qu’il prend et chaque pas qu’il va faire ce sera pour elle et en dépit du modèle paternel. Il tourne délibérément le dos à son père et ce faisant, se retrouvera à l’écart de sa propre communauté. C’est le dernier motif semblable au Roi Lion que le film détourne : là où Simba était mis au ban d’une société tombée aux mains de l’ennemi à la mort du père, Spike décide de lui-même de se marginaliser, parce que l’ennemi, c’est le père, comme nous l’avons vu plus haut. Ce temps de bannissement n’est pas fait d’insouciance, interprétation disneyesque de l’adolescence, où tout n’est que rire, chants et siestes pour Simba, non, grandir se fait dans la douleur, la souffrance et la prise de décisions absolument existentielles. À tous les points de vue, grandir ce n’est pas honorer le père et reproduire son existence dans la nôtre, c’est s’en affranchir. 28 ans plus tard parle de masculinité toxique, il va falloir vous y faire.

Bon, vous avez compris, le film bénéficie d’un développement assez conséquent de son propre monde, assez loin du premier film de Boyle. J’ai vraiment apprécié cette réflexion. Mais ce qu’il faut également souligné, c’est le retour de l’émotion esthétique.

Le film est beau. Quasi entièrement tourné à l’IPhone 15 Pro Max, il offre une intensité dans les couleurs, les mouvements, les points de vue assez incroyables. Certaines scènes sont filmées avec une vingtaine de téléphones, pour nos offrir des bullets time hyper chanmé, qui nous font bondir d’un protagoniste à l’autre en l’espace d’une seconde suspendue dans le temps.

Les plans oniriques ponctuent le film, aurores boréales, courses sous la voie lactée, scènes de rêve et nuées de corbeaux. Certains lieux marqueront vos esprits pour revenir en force dans le prochain opus, comme ce temple des morts ou encore le train abandonné. Quelques passages pourraient bien vous déstabiliser, avec des extraits d’autres films, des passages dont vous ne saurez pas localiser l’emplacement dans le temps et l’espace et des visions fugaces, inquiétantes, dont vous vous demanderez d'où elles sortent (spoiler : on voit à travers les yeux de l'alpha).

Le son enfin est de retour, avec une VF enfin convenable et une bande sonore peu musicale, mais très portée sur la percussion, la respiration, le souffle et l’ostinato. Vous avez dû être marquéE, lors de la diffusion de la bande-annonce du film en amont de sa sortie, par l’extrait de Boots de Rudyard Kipling interprété par Taylor Holmes en 1915 : c’est un excellent manifeste esthétique pour ce film, qui présente l’humanité en régression forcée, ramener dans son propre passé et en proie à la violence d’une guerre permanente contre lui-même.

L’ambiance générale est destinée à vous frapper et créer chez lae téléspectateurice des moments qui restent en mémoire (je vous ai déjà parlé du fait que je répertoriais les films qui contiennent un accouchement correctement représenté ?). Édifiant, mythifiant, il fait aussi naitre quantité de questions et d’inquiétudes concernant l’évolution des zombies bien sûr, le rôle que ne manquera pas de jouer le monde extérieur dans les opus suivants, mais aussi cette drôle d’ambiance, qui confine au sectaire, sur l’île où est né Spike.

Cette fois, donc, le film est parvenu à me toucher et m’interpeller. Je précise que j’ai passé sous silence une grande partie de l’action, des personnages, pour ne pas vous gâcher le plaisir de voir ce film, mais ça ne change rien à ma critique et à mon analyse. J’ai passé un très bon moment aux côté du jeune héros, j’ai partagé ses peines et ses angoisses et j’ai dûment lâché ma petite larme. Surtout, on sent que cette fois-ci, l’ouverture en fin de film sera suivie d’effets – il ne vous a pas échappé que le premier opus se terminait avec les protagonistes sauvés par le monde extérieur, mais qu’on n’avait aucune nouvelle d’eux dans le deuxième film, qui se terminait lui-même par une invasion de zombies dans le reste de l’Europe, invasion écartée en quelques mots au début du troisième opus…

Et pour cause : ce troisième volet est lui-même le début d’une trilogie portée par Danny Boyle, et qui promet de faire le lien entre chaque histoire racontée jusque-là. Dans ces conditions, alors, je veux bien revoir le sale gosse du second film.


28 ans plus tard : le Temple des Morts – Nia DaCosta (2026)

28 ANS 2

Je ne comprends pas trop le flop qu'a fait cet opus : il mérite vraiment d'être vu, compris et apprécié. Je vais essayer de lui rendre justice.

Y a une règle avec cette franchise je crois : chaque opus se doit d’être en rupture avec le précédent… On reprend PAS les mêmes et on recommence : si Garland reste à l’écriture, c’est Nia DaCosta (Candyman, The Marvels) qui se pose derrière la caméra, pour un résultat moins… expérimental.

Visuellement, vous ne remarquerez qu'à peine le changement à la réalisation, c'est toujours aussi beau, quoique moins onirique, moins mystique - cette fois, on veut nous faire écouter le langage de la raison, comme nous le verrons plus loin. La photographie et le montage sont propres, irréprochables, moins tapageurs aussi.

Ce volet commence très exactement là où finissait le précédent, quelques heures après tout au plus. De fait la continuité est totale mais tout est quand même différent. Le délire esthético-mystique du précédent film prend concrètement corps cette fois, avec le personnage de Jimmy, illuminé biberonné à la mort violente, à la foi brûlante et aux Teletubbies. Oui, c’est un drôle de mélange et en plus il porte un jogging à la Jimmy Savile, personnalité très populaire au Royaume-Uni, anobli par la Reine et aussi… pédophile et prédateur sexuel de masse (on estime aujourd’hui ses victimes au nombre de 300). Les « révélations » (comme d’habitude, tout le monde sait, tout le monde se tait) qui ont suivi sa mort en 2011 ont profondément traumatisé le pays, qui a entrepris de faire disparaitre toute référence au triste sire, des noms de rue à sa pierre tombale, en passant par les multiples associations caritatives (à destination des ados et des enfants, oui) qui portaient son nom.

Enfin, tout ça n’est jamais explicité par le film, mais la référence fait son boulot : le téléteubé, qui se fait appeler Sir Lord Jimmy Crystal, est proprement terrifiant. Il a recruté ce qu’il appelle les « doigts » de sa main, des jeunes hommes et jeunes femmes à la dérive, qu’il a affublé de jogging et de cheveux blonds et qu’il appelle toustes des Jimmy. Convaincu d’être le fils du Malin, il quadrille la région pour répandre sa « charité » (toujours une référence à Savile…), c’est-à-dire la torture et la mort. Notre pauvre Spike, malheureusement, a croisé sa route.

Le jeune héros du précédent opus devient ici très secondaire, le film portant cette fois le focus sur la figure du médecin, explicitement présenté comme athée, le Dr Kelson, rôle endossé par un Ralph Fiennes qui m’a un peu foutu les poils. Et c’est à dessein : dans sa confrontation avec Jimmy et sa secte, le film oppose science et croyances. Cette tension parcourt le film tout entier, en mettant face à face les scories de l'obscurantisme d'une part, et l'un des derniers survivants d’une société qui n’oublie pas, qui sait et qui pense d'autre part. Il met dans le même panier rumeurs, médias, religion, cultes de la personnalité : tout ça, c’est toujours pour nous faire avaler des trucs qu’on n’avalerait pas autrement. Cette éclipse de la pensée entraine l’esprit à accepter l’inacceptable, elle déshabitue au doute, elle insensibilise à la pensée critique. C’est ce qui arrive aux Jimmy, maintenuEs dans la candeur naïve de l’enfance par l’entretien de leur ignorance. Pas si innocente la bêtise, véritablement dangereuse en fait. Autour d’elleux, les victimes, silenciées par la peur et l’impossibilité d’opposer la moindre parole censée à leurs délires. La scène de la grange en aura déconcerté quelques-unEs, qualifiée de gratuite ou inutilement longue... mais selon moi indispensable aussi bien dans son fond que dans sa forme. Malaisante, troublante, elle est à la fois l'apex de la folie des Jimmy, avec cette scène de viol surréaliste (vous l'avez vue ?) et sa violence insensée, mais également le moment où tout s'effondre pour le gourou. J'ai, personnellement, goûté chaque seconde.

Il est vrai que l'on peut se sentir frustré par la discrétion du personnage de Spike, qui joue davantage le rôle du petit domino qui fera basculer toute l'histoire et ce à plusieurs reprise, que de héros.

Les zombies, eux aussi, passent nettement à l’arrière-plan face à la construction antagoniste de ce groupe d’humains dévariés. Ici c’est l’obscurantisme, et de façon encore plus troublante, sa facette moderne, qui va vous terrifier. Le fanatisme ne consiste pas à « croire trop fort » ou « croire mal », il consiste à « faire croire pour dominer ».

Tu souviens ? c’est ce que je reprochais au tout premier opus, 28 jours plus tard : marre, un peu des lectures littérales autour du thème « l’homme est un loup pour l’homme », MERCI de désigner les véritables moteurs de cette monstruosité, qui ne doit rien au hasard de la génétique : la religion, le manque d’empathie, la déshumanisation d’un ennemi désigné, le pouvoir, la politique, le patriarcat, les médias.

Non seulement cet opus approfondit le propos de base, mais il lui apporte des nuances très intéressantes : et si les zombies étaient simplement des humains malades… qu’on pourrait soigner ? Le film fait là réellement œuvre d’humanisme : là où la plupart des films de zombies / contamination sont à la recherche d’un antidote pour celleux qui n’ont pas encore été atteints par le virus, ou, comme dans le deuxième opus, 28 semaines plus tard, d’une forme de vaccin ou d’immunité, 28 ans plus tard envisage une réelle relation thérapeutique, basée sur l’empathie et prend le parti de penser la part de l’humanité que l’on croyait perdue, comme sauvable. Wow, ça c’est révolutionnaire : et si on ne laissait personne derrière ?

Là encore, je n’en dirais pas davantage pour ne pas vous gâcher le plaisir de découvrir le sort réservé à ce monde censément sans espoir, j’insisterais juste sur le sens de ce choix narratif.

C’est assez rare, je trouve, pour être souligné : le film accorde à la science une chaleur, une humanité qu’on a tendance à lui refuser, parce qu’on aime trop l’associer à la rigueur froide, rationnelle et masculine. Ici, c’est bien l’inverse, la religion, censée réchauffer les cœurs et apaiser lae croyantE est au contraire associée à la cruauté, l’inconscience et la brutalité. Et si la spiritualité, tout en se donnant des apparences de science (c’est ce que fait le new age à longueur de feng shui, de lithothérapie et d’homéopathie), déplaçait son propos dans des lieux indicibles, invisibles, pour se permettre d’être plus facilement dévoyée par des intérêts nettement moins bienveillants ? C’est ce que je me dis quand j’entends Jimmy Crystal tenir des arguments prétendument logiques mais clairement invérifiables pour matrixer ses disciples. Des trucs que l'on pourrait entendre aujourd'hui dans la bouche de mecs à cravate.

Nia DaCosta et Boyle sont parvenus à dépouiller le film de zombies de… ses zombies, de son virus et de ses antidotes providentiels, de ses scènes de supermarché et de sa morale sur la monstruosité humaine, pour mettre en lumière des monstres humains et des humains monstrifiés, des humains, toujours des humains, qui pensent mal, trompent et se trompent. De quoi donner au genre du film-catastrophe un tour beaucoup plus réaliste.



C'est tout - pour le moment, la suite arrive bientôt, enfin peut-être pas bientôt-bientôt, mais prochainement ! Cet article sera dûment complété une fois la saga terminée, stay tuned !



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